CONCEPT DE REPRESENTATION SOCIALE

Publié le par Marie-Odile MARTIN SANCHEZ


CONCEPT DE REPRESENTATION SOCIALE

" Le concept de représentation sociale désigne une forme de connaissance spécifique, le savoir de sens commun, dont les contenus manifestent l'opération de processus génératifs et fonctionnels socialement marqués. Plus largement, il désigne une forme de pensée sociale.
Les représentations sociales sont des modalités de pensée pratique orientées vers la communication, la compréhension et la maîtrise de l'environnement social, matériel et idéel. (1)
"

I) HISTORIQUE DU CONCEPT

1) Au XIXe siècle

Emile Durkheim (1858-1917) fut le premier à évoquer la notion de représentations qu'il appelait ''collectives'' à travers l'étude des religions et des mythes. Pour ce sociologue, " les premiers systèmes de représentations que l'homme s'est fait du monde et de lui-même sont d'origine religieuse. (2)"

Il distingue les représentations collectives des représentations individuelles : " La société est une réalité sui generis ; elle a ses caractères propres qu'on ne retrouve pas, ou qu'on ne retrouve pas sous la même forme, dans le reste de l'univers. Les représentations qui l'expriment ont donc un tout autre contenu que les représentations purement individuelles et l'on peut être assuré par avance que les premières ajoutent quelque chose aux secondes. "

Dans la conclusion de son ouvrage, il pose les bases d'une réflexion sur le concept de représentation collective.

2) Au XXe siècle Depuis une trentaine d'années, le concept de représentation sociale connaît un regain d'intérêt et ce dans toutes les disciplines des sciences humaines : anthropologie, histoire, linguistique, psychologie sociale, psychanalyse, sociologie…

En France, c'est avec le psychosociologue Serge Moscovici que le concept de représentation sociale s'élabore véritablement. Dans son ouvrage ''La psychanalyse, son image et son public''(3) , il s'attache à montrer " comment une nouvelle théorie scientifique ou politique est diffusée dans une culture donnée, comment elle est transformée au cours de ce processus et comment elle change à son tour la vision que les gens ont d'eux-mêmes et du monde dans lequel ils vivent (4). "

L'aspect dynamique des représentations sociales est ainsi mis en valeur : par exemple, pour s'approprier une nouvelle connaissance, la psychanalyse, les individus construisent une représentation de celle-ci en retenant la majorité de ses notions de base (le conscient, l'inconscient, le refoulement), mais en occultant un concept essentiel, celui de la libido qui renvoie à l'idée de sexualité.
Les nouvelles notions sont intégrées aux schèmes de pensée préexistants et influencent ensuite les attitudes et les comportements des gens. Le langage courant a maintenant assimilé des termes tels que lapsus, complexe d'Œdipe, névrose.
Selon Jahoda, citée par Farr (5) , la psychanalyse est une représentation psychologique du corps. La diffusion de la psychanalyse dans la culture française induit, dans un mouvement dynamique, de nouvelles représentations sociales du corps.

A la suite de Moscovici, de nombreux chercheurs se sont intéressés aux représentations sociales : des psychosociologues comme Chombart de Lauwe (1971), Farr (1977, 1984, 1987), Jodelet (1984) et Herzlich (1972), des anthropologues tels que Laplantine (1978, 1987), des sociologues comme Bourdieu (1982), des historiens - Ariès (1962) et Duby (1978).
Le champ d'investigation de ces chercheurs est large. Citons pour exemple les représentations de la santé et de la maladie (Herzlich et Laplantine), du corps humain et de la maladie mentale (Jodelet), de la culture (Kaës), de l'enfance (Chombart de Lauwe) ou encore de la vie professionnelle (Herzberg, Mausner et Snyderman). Des études sur le rapport entre les représentations sociales et l'action ont été menées par Abric qui s'est intéressé au changement dans les représentations.

II) VARIETE ET RICHESSE DU CONCEPT

1) L'intérêt de l'étude des représentations sociales pour les sciences humaines

Selon Denise Jodelet (6), c'est parce que la représentation sociale est située à l'interface du psychologique et du social, qu'elle présente une valeur heuristique pour toutes les sciences humaines. Chacune de ces sciences apporte un éclairage spécifique sur ce concept complexe. Tous les aspects des représentations sociales doivent être pris en compte : psychologiques, sociaux, cognitifs, communicationnels.
Il n'est ni possible, ni même souhaitable pour l'instant, estime Jodelet, de chercher à établir un modèle unitaire des phénomènes représentatifs. Il paraît préférable que chaque discipline contribue à approfondir la connaissance de ce concept afin d'enrichir une recherche d'intérêt commun.

2) Les différentes approches

Il existe différentes approches qui envisagent la façon dont s'élaborent les représentations sociales ; chacune d'entre elles privilégie une de leurs facettes. D. Jodelet (7) relève six points de vue sur la construction d'une représentation sociale :

- Une approche qui valorise particulièrement l'activité cognitive du sujet dans l'activité représentative. Le sujet est un sujet social, porteur " des idées, valeurs et modèles qu'il tient de son groupe d'appartenance ou des idéologies véhiculées dans la société. " La représentation sociale se construit lorsque le sujet est en " situation d'interaction sociale ou face à un stimulus social. " - Un autre point de vue insiste sur " les aspects signifiants de l'activité représentative. " Le sujet est " producteur de sens ". A travers sa représentation s'exprime " le sens qu'il donne à son expérience dans le monde social. " La représentation est sociale car élaborée à partir des codes sociaux et des valeurs reconnues par la société. Elle est donc le reflet de cette société.

- Une troisième approche envisage les représentations sous l'angle du discours. " Ses propriété sociales dérivent de la situation de communication, de l'appartenance sociale des sujets parlants, de la finalité de leurs discours. "

- La pratique sociale de la personne, est valorisée dans une quatrième optique. Le sujet est un acteur social, la représentation qu'il produit " reflète les normes institutionnelles découlant de sa position ou les idéologies liées à la place qu'il occupe. "

- Dans une autre perspective, c'est l'aspect dynamique des représentations sociales qui est souligné par le fait que ce sont les interactions entre les membres d'un groupe ou entre groupes qui contribuent à la construction des représentations.

- Un dernier point de vue analyse la manifestation des représentations en postulant l'idée d'une " reproduction des schèmes de pensée socialement établis." L'individu est déterminé par les idéologies dominantes de la société dans laquelle il évolue.

La variété de ces diverses approches enrichit la recherche sur les phénomènes représentatifs. Jodelet rappelle que l'étude des représentations conduit à plusieurs champs d'application comme l'éducation, la diffusion des connaissances ou encore la communication sociale, aspect sur lequel Moscovici a particulièrement insisté.

3) La clarification du concept

Représenter vient du latin repraesentare, rendre présent. Le dictionnaire Larousse précise qu'en philosophie, " la représentation est ce par quoi un objet est présent à l'esprit " et qu'en psychologie, " c'est une perception, une image mentale dont le contenu se rapporte à un objet, à une situation, à une scène (etc.) du monde dans lequel vit le sujet. "
La représentation est " l'action de rendre sensible quelque chose au moyen d'une figure, d'un symbole, d'un signe. "

Ces différentes définitions contiennent des mots clés qui permettent d'approcher la notion de représentation : sujet et objet, image, figure, symbole, signe, perception et action.

- Le sujet peut être un individu ou un groupe social.
- L'objet " peut être aussi bien une personne, une chose, un événement matériel, psychique ou social, un phénomène naturel, une idée, une théorie, etc. ; il peut être aussi bien réel qu'imaginaire ou mythique, mais il est toujours requis.(8) " .
- Le mot perception suggère le fait de se saisir d'un objet par les sens (visuel, auditif, tactile …) ou par l'esprit (opération mentale).
- Le terme action renvoie à l'appropriation de l'objet perçu par le sujet.
- Image, figure, symbole, signe : ce sont des représentations de l'objet perçu et interprété.

D'après Jodelet, la représentation " est une forme de connaissance socialement élaborée et partagée ayant une visée pratique et concourant à la construction d'une réalité commune à un ensemble social.(9) "

Placées à la frontière du psychologique et du social, les représentations sociales permettent aux personnes et aux groupes de maîtriser leur environnement et d'agir sur celui-ci. Jean-Claude Abric définit la représentation " comme une vision fonctionnelle du monde, qui permet à l'individu ou au groupe de donner un sens à ses conduites, et de comprendre la réalité, à travers son propre système de références, donc de s'y adapter, de s'y définir une place.(10) "

Afin de mieux saisir ce concept des représentations sociales, nous allons préciser leurs caractéristiques et leurs fonctions.

III) CARACTERISTIQUES ET FONCTIONS DES REPRESENTATIONS SOCIALES

Le concept de représentation sociale est si riche et si complexe qu'il n'est pas toujours évident de le définir. Pour arriver à cerner cette notion, il est nécessaire d'ordonner et de schématiser son contenu. Nous discernerons d'une part les caractères fondamentaux d'une représentation sociale et d'autre part ses fonctions principales.

1) Les cinq caractères fondamentaux d'une représentation sociale (d'après Jodelet)

· Elle est toujours représentation d'un objet :
Il n'existe pas de représentation sans objet. Sa nature peut être très variée mais il est toujours essentiel. Sans objet, il n'existe pas de représentation sociale. L'objet peut être de nature abstraite, comme la folie ou les médias, ou se référer à une catégorie de personnes (les enseignants ou les journalistes par exemple).

L'objet est en rapport avec le sujet : la représentation " est le processus par lequel s'établit leur relation.(11) " Le sujet et l'objet sont en en interaction et s'influencent l'un l'autre. Dans la préface du livre de Claudine Herzlich, Santé et maladie,(12) Moscovici écrit : " il n'y a pas de coupure entre l'univers extérieur et l'univers intérieur de l'individu (ou du groupe). Le sujet et l'objet ne sont pas foncièrement distincts … se représenter quelque chose, c'est se donner ensemble, indifférenciés le stimulus et la réponse. Celle-ci n'est pas une réaction à celui-là, mais, jusqu'à un certain point, son origine. "

Dans l'étude des représentations, on s'intéressera donc au phénomène d'interaction entre un sujet et un objet. Herzlich définit son étude par le fait de tenter " de comprendre les attitudes et le comportement qu'elles (les représentations sociales) engendrent, le savoir qui circule à leur propos, dans la relation même qui se crée entre l'individu, la santé et la maladie. "

· Elle a un caractère imageant et la propriété de rendre interchangeable le sensible et l'idée, le percept et le concept :
Le terme image ne signifie pas la simple reproduction de la réalité mais renvoie à l'imaginaire social et individuel. C'est la face figurative de la représentation : les scientifiques, par exemple, évoquent une ''soupe primitive'', composée de molécules diverses qui sont à l'origine de la vie sur la terre. De par son caractère imageant, la représentation sociale aide à la compréhension de notions abstraites. Elle relie les choses aux mots, elle matérialise les concepts. Jodelet cite l'exemple de la notion de poids, décrite par R. Roqueplo (1974) : " le sens commun utilise la notion de poids dont il y a une évidence sensible pour interpréter la notion de masse, concept abstrait défini scientifiquement depuis trois siècles et qui fait partie de notre bagage scolaire et de notre culture.(13) "

· Elle a un caractère symbolique et signifiant :
La représentation sociale a deux faces, l'une figurative , l'autre symbolique. Dans la figure, le sujet symbolise l'objet qu'il interprète en lui donnant un sens. Pour Rouquette et Rateau (14) , c'est le sens qui est la qualité la plus évidente des représentations sociales.

· Elle a un caractère constructif :
La représentation construit la réalité sociale. Pour Abric, " toute réalité est représentée, c'est-à-dire appropriée par l'individu ou le groupe, reconstruite dans son système cognitif, intégrée dans son système de valeurs dépendant de son histoire et du contexte social et idéologique qui l'environne. (15)"

L'étude des représentations permet de mettre en évidence que la pensée sociale élabore la réalité selon différents modèles. Pour reprendre le domaine de la maladie, François Laplantine estime qu'elle peut être considérée d'après plusieurs modèles : maladie exogène / maladie endogène ; modèle épistémologique (biomédical, psychologique ou relationnel) ; modèle des systèmes thérapeutiques.

· Elle a un caractère autonome et créatif : Elle a une influence sur les attitudes et les comportements. C. Herzlich a bien montré comment les représentations de la maladie - destructrice ou libératrice - induisent des comportements : refus des soins et de recours au médecin dans le cas de la maladie destructrice ; rupture avec les contraintes sociales, enrichissement sur le plan personnel, lorsque la maladie est vécue sur le mode d'une libération.

2) Les fonctions des représentations sociales

· Des fonctions cognitives :
Les représentations sociales permettent aux individus d'intégrer des données nouvelles à leurs cadres de pensée, c'est ce que Moscovici a mis en évidence à propos de la psychanalyse. Ces connaissances ou ces idées neuves sont diffusées plus particulièrement par certaines catégories sociales : les journalistes, les politiques, les médecins, les formateurs…

· Des fonctions d'interprétation et de construction de la réalité :
Elles sont une manière de penser et d'interpréter le monde et la vie quotidienne.
Les valeurs et le contexte dans lequel elles s'élaborent ont une incidence sur la construction de la réalité. Il existe toujours une part de création individuelle ou collective dans les représentations. C'est pourquoi elles ne sont pas figées à jamais, même si elles évoluent lentement.

· Des fonctions d'orientation des conduites et des comportements :
Les représentations sociales sont porteuses de sens, elles créent du lien ; en cela elles ont une fonction sociale. Elles aident les gens à communiquer, à se diriger dans leur environnement et à agir. Elles engendrent donc des attitudes, des opinions et des comportements.

La représentation sociale a aussi un aspect prescriptif : " Elle définit ce qui est licite, tolérable ou inacceptable dans un contexte social donné.(16) "

· Des fonctions identitaires :
" les représentations ont aussi pour fonction de situer les individus et les groupes dans le champ social…(elles permettent) l'élaboration d'une identité sociale et personnelle gratifiante, c'est-à-dire compatible avec des systèmes de normes et de valeurs socialement et historiquement déterminés.(17) "

Il nous paraît très intéressant d'examiner les représentations sous cet angle. Dans notre recherche, nous nous proposons d'étudier l'impact de la formation professionnelle des aides ménagères sur leurs représentations de la vieillesse. Même si chaque aide à domicile a sa propre représentation des personnes âgées, liée à son histoire personnelle, aux personnes rencontrées et au contexte dans lequel elle travaille, il est difficile de ne pas envisager les aides ménagères comme un groupe social formant une entité, partageant une certaine représentation des personnes aidées et possédant une identité professionnelle commune.

Jodelet parle d'affiliation sociale : " Partager une idée, un langage, c'est aussi affirmer un lien social et une identité.(18) "

· Des fonctions de justification des pratiques :
Elles nous semblent très liées aux fonctions précédentes. Elles concernent particulièrement les relations entre groupes et les représentations que chaque groupe va se faire de l'autre groupe, justifiant a posteriori des prises de position et des comportements.
Selon Abric, il s'agit d'un " nouveau rôle des représentations : celui du maintien ou du renforcement de la position sociale du groupe concerné. (19)"

Ce point de vue nous interroge par rapport à l'objet de notre étude. Les représentations que les aides à domiciles ont de la vieillesse, n'ont-elles pas une incidence sur les représentations de leur rôle ?

En d'autres termes, les représentations des besoins des personnes aidées vont-elles engendrer des représentations de la fonction d'aide, légitimant ensuite des attitudes et des comportements ?

IV) FONCTIONNEMENT DES REPRESENTATIONS SOCIALES

Il est à présent nécessaire d'examiner l'organisation et la structure des représentations, c'est-à-dire la façon dont elles se forment.

1) L'élaboration des représentations sociales

" Une représentation se définit par deux composantes : ses éléments constitutifs d'une part, et son organisation, c'est-à-dire les relations qu'entretiennent ces éléments d'autre part. (20)"
En d'autres termes, il s'agit du contenu et de la structure de la représentation. Les éléments qui la composent sont interdépendants et la cohérence de la représentation est basée sur cette dépendance. En pratique, pour étudier une représentation sociale, il faut repérer ces éléments dits ''invariants structuraux'' et les relations qui les lient entre eux.

Lorsqu'une représentation se crée, deux processus se mettent en œuvre : l'objectivation, avec la constitution d'un noyau figuratif et l'ancrage. Ils ont été décrits par Moscovici.

· L'objectivation :
" Objectiver, c'est résorber un excès de significations en les matérialisant. (21)"
Le processus d'objectivation permet aux gens de s'approprier et d'intégrer des phénomènes ou des savoirs complexes. Il comporte trois phases :

- Le tri des informations en fonction de critères culturels et surtout normatifs, ce qui exclut une partie des éléments.

- La formation d'un modèle ou noyau figuratif : les informations retenues s'organisent en un noyau " simple, concret, imagé et cohérent avec la culture et les normes sociales ambiantes. (22)"

- La naturalisation des éléments auxquels on attribue des propriétés ou des caractères (à propos de la représentation des éléments de la psychanalyse, Jodelet cite cet exemple : " L'inconscient est inquiet ").
Le noyau figuratif prend un statut d'évidence et devient la réalité même pour le groupe considéré. C'est autour de lui que se construit l'ensemble de la représentation sociale.

Nous développerons plus loin la théorie du noyau central chez Abric à propos de l'évolution des représentations.

· L'ancrage :
C'est " l'enracinement social de la représentation et de son objet (23)". Ce processus comporte plusieurs aspects :

- Le sens : l'objet représenté est investi d'une signification par le groupe concerné par la représentation. A travers le sens, c'est son identité sociale et culturelle qui s'exprime.

- L'utilité : " les éléments de la représentation ne font pas qu'exprimer des rapports sociaux mais contribuent à les constituer … Le système d'interprétation des éléments de la représentation a une fonction de médiation entre l'individu et son milieu et entre les membres d'un même groupe.(24) "
Le langage commun qui se crée entre les individus et les groupes à partir d'une représentation sociale partagée, leur permet de communiquer entre eux. Le système de référence ainsi élaboré exerce à son tour une influence sur les phénomènes sociaux.

- L'enracinement dans le système de pensée préexistant : pour intégrer de nouvelles données, les individus ou les membres d'un groupe les classent et les rangent dans des cadres de pensée socialement établis.
Des attentes et des contraintes sont en même temps associées aux éléments de la représentation, en terme de comportements prescrits.

- " Le processus d'ancrage, situé dans une relation dialectique avec l'objectivation, articule les trois fonctions de base de la représentation : fonction cognitive d'intégration de la nouveauté, fonction d'interprétation de la réalité, fonction d'orientation des conduites et des rapports sociaux.(25) "

2) L'évolution et la transformation des représentations sociales

· Le noyau central
La notion de noyau figuratif, élaborée par Moscovici, a été reprise et développée par Abric sous le terme de noyau central (ou noyau structurant). Selon sa théorie, une représentation est un ensemble organisé autour d'un noyau central, composé d'éléments qui donnent sa signification à cette représentation. Ce noyau structurant est l'élément fondamental de la représentation ; son repérage permet l'étude comparative des représentations sociales.

Sa dimension est essentiellement qualitative : la fréquence d'apparition d'un ou de plusieurs éléments dans le discours des sujets, ne suffit pas à affirmer qu'il s'agit d'éléments constitutifs du noyau central. Par contre, lorsque ceux-ci entretiennent un nombre élevé de relations avec l'ensemble des autres éléments et surtout leur donnent leur signification, on considère que l'importance quantitative de ces liaisons est un indicateur pertinent de la centralité.

L'étude des différents items d'une représentation doit donc prendre en compte les relations entretenues entre les éléments pour pouvoir déterminer le noyau central, tout en gardant à l'esprit cette question fondamentale : de quel(s) élément(s) découle la signification de la représentation ?

Les fonctions du noyau central
Le noyau structurant a deux fonctions principales :
- Une fonction génératrice : le noyau central est à l'origine des différents éléments de la représentation ; il leur donne sens et valeur et c'est par lui que peuvent se transformer ces éléments.

- Une fonction organisatrice : il " détermine la nature des liens qui unissent entre eux les éléments de la représentation. Il est en ce sens l'élément unificateur et stabilisateur de la représentation. (26)" Ce n'est que lorsque le noyau central est modifié que la représentation se transforme.

Le contenu du noyau central
Il est constitué des éléments qui donnent sens à la représentation :
- la nature de l'objet représenté
- la relation de cet objet avec le sujet ou le groupe
- le système de valeurs et de normes (le contexte idéologique).

Les dimensions du noyau central
La nature de l'objet et la finalité de la situation définissent le ou les éléments centraux qui prennent alors deux dimensions :
- Soit une dimension fonctionnelle où les éléments centraux sont ceux qui concernent directement la réalisation d'une tâche. Abric cite ainsi une étude de Lynch, en 1989, sur l'environnement urbain, qui a mis en évidence que le noyau central de la représentation de la ville était formé des éléments relatifs au repérage et au déplacement urbain.

- Soit une dimension normative où les éléments centraux sont constitués par une norme, un stéréotype ou une attitude dominante envers l'objet de la représentation. Les représentations sociales de la vieillesse nous paraissent s'inscrire dans ce cadre.

Le noyau central est l'élément le plus stable de la représentation. Il est très difficile de le modifier, c'est pourquoi Mugny et Carugati (1985) parlent de ''noyau dur''. Autour de ce noyau s'organisent les éléments périphériques.

· Les éléments périphériques
Même si le noyau central est le fondement de la représentation, les éléments périphériques tiennent un place importante dans la représentation. " Ils comprennent des informations retenues, sélectionnées et interprétées, des jugements formulés à propos de l'objet et de son environnement, des stéréotypes et des croyances … Ils constituent … l'interface entre le noyau central et la situation concrète dans laquelle s'élabore ou fonctionne la représentation. (27)"

Les fonctions des éléments périphériques
Ces éléments fonctionnent comme grille de décryptage d'une situation, selon l'expression employée par Claude Flament qui leur assigne trois fonctions essentielles :

- Une fonction prescriptive : les éléments périphériques indiquent ce qu'il convient de faire (quels comportements adopter) ou de dire (quelles positions prendre) selon les situations. Ils donnent des règles qui permettent de " comprendre chacun des aspects d'une situation, de les prévoir, de les déduire, et de tenir à leur propos des discours et des conduites appropriés.(28) "

- Une fonction de personnalisation des représentations et des conduites qui lui sont rattachées : ils autorisent une certaine souplesse dans les représentations, qui tient compte de l'appropriation individuelle et du contexte dans lequel elles s'élaborent.
Cette fonction rejoint la fonction de régulation définie par Abric, selon laquelle les éléments périphériques permettent l'adaptation de la représentation aux évolutions du contexte.

- Une fonction de protection du noyau central (ou fonction de défense chez Abric) : le système périphérique fonctionne comme pare-chocs de la représentation, d'après l'expression de Flament.

Le noyau central est très résistant au changement. Les éléments périphériques permettent l'intégration d'éléments nouveaux dans la représentation, ce qui conduit, à terme, à sa transformation.

Les schèmes normaux et les schèmes étranges :
Pour Flament (29), les éléments périphériques sont des schèmes qui indiquent ce qui est normal (ou ce qui ne l'est pas) dans telle ou telle situation. Ce sont alors des schèmes normaux.
Cependant, dans certaines circonstances, ces schèmes normaux peuvent se transformer en schèmes étranges. Ceux-ci sont définis par quatre composantes :

- le rappel du normal
- la désignation de l'élément étranger
- l'affirmation d'une contradiction entre ces deux termes
- la proposition d'une rationalisation permettant de supporter (pour un temps) la contradiction.

Les recherches de Flament sur les processus d'évolution des représentations sociales, ont mis en évidence que ce ne sont pas les discours idéologiques qui ont une influence sur leur transformation, mais les modifications des pratiques sociales.

Deux cas de figure existent :
- dans le premier cas, les pratiques nouvelles sont en contradiction explicite avec la représentation : les schèmes étranges apparaissent, la représentation se désintègre brutalement et sa transformation est radicale, en rupture avec le passé.

- dans le second cas, des pratiques sociales qui étaient rares, deviennent fréquentes. Les éléments périphériques sont alors activés et modifient progressivement la structure du noyau central. La représentation a bougé mais sans rupture avec le passé.



Marie-Odile MARTIN SANCHEZ

Publié dans Culture generale

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